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Poésies, peintures, voyages, sculptures, roman d'amours, guerre d'Algérie

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Chapitre 13 : Dans la tourmente : ALGER.

Chapitre 13 :

Dans la tourmente :  ALGER.  

 

 

            Alger! Une capitale cosmopolite, grande, magnifique, d'une diversité prodigieuse par les populations, l'urbanisation, la profusion des quartiers, leur hétérogénéité et en même temps une complémentarité harmonieuse; la splendeur des vues, l'originalité des décors bigarrés, la topographie variée. On pouvait être fier d'être Algérois au même titre qu'on annonce avec morgue et condescendance aux provinciaux être Parisien.

Là était condensée l'essence de l'Algérie avec une histoire, un passé riche d'aventures et d’épreuves, un folklore mélangé. Là plus qu'ailleurs la conquête avait été ressentie, vécue longuement. Ici s’étaient croisés l'Orient légendaire et magique et l'Europe guerrière, les Français candides et civils confrontés aux Maures complexes et rustiques. Et pourtant les conquérants se firent phagocytés avec complaisance. Rares furent les fonctionnaires ou militaires qui, ayant eu le goût de l’Algérie, s'en dégoûtèrent ou voulurent s'en détacher ; ils faisaient souche mieux que sur leur terre froide. En Algérie la vie avait plus de sens qu’en métropole, l'action plus de valeur. On transformait indubitablement la nature, alors qu'en France l’existence s’en allait à aménager un passé. Ici le présent établissait l'avenir et il n'était pas besoin de lustres pour voir la transformation : on créait avec ses mains de la belle ouvrage pour la postérité. Chacun le ressentait, en était fier. Après quelques générations il s'était formé dans le peuple un corporatisme, une dissemblance de penser, un léger mépris pour le "frangaoui" qui n’empêchait pas ce dernier à son tour, en quelques années d’être conquis et de s’abandonner lui-même à ce parfum de l'Algérie. La France puissance tutélaire, éventuellement nourricière, subsistait comme un rêve lointain, un parent éloigné, elle faisait moins partie du cercle que les Arabes. On n'avait pas hésité à mourir en 1914 et 1945 pour le Père, mais Alger était devenue la Mère, sacrée, celle qui avait eu en gestation le nouveau monde et ses enfants. On avait du respect et de l'amour pour la France, seulement de l'amour pour l'Algérie et Alger était son cœur puissant.  

 

En dépit de cette période troublée Alger vivait dans les habitudes du temps de paix, mais abritait un ver intérieur, connaissait une guerre interne endémique. Tout était habituel, normal, encore réglé sur les rythmes laborieux ou dominicaux, mais un cancer persistant battait en son sein : le terrorisme niché dans la ville arabe: la Kasbah. Quelques années plus tôt elle était un motif de satisfaction un lieu de visite, un attrait touristique et folklorique. Ce n'était déjà plus cependant les hauts lieux d'avant guerre où une population cosmopolite vivait dans une innocente harmonie de pauvreté, de luxure, de tolérance byzantine, dans le décor usagé mais gardant encore des empreintes de sa fraîcheur et les rémanences ornementales authentiques propices à la poésie, célébrées par de nombreux peintres et écrivains. Le temps et l'usure avaient eu raison des dernières mosaïques des dernières fresques, des quelques architectures mauresques. La démographie changeante, l'attraction du grand port et de la ville avaient gorgé le quartier d'une fourmilière grouillante de fellah au cœur même de l'agglomération. A Oran à l'inverse, les Algériens avaient un exutoire vers les plateaux extérieurs. Dans Alger ils s'étaient agglutinés comme une ruche, quelquefois dans des conditions épouvantables, sans qu’il y ait eu entretien ou préservation du patrimoine. Les consolidations immobilières étaient anarchiques et les maisons d’époque étaient transformées, agrandies ou fractionnées en fonction des ressources fluctuantes des habitants ou des abondantes naissances. Aucune autorité n'avait eu le courage ou même le désir d'y mettre de l'ordre.  
        Bâtie à flanc de colline depuis le 16ème siècle, la Kasbah était un vrai souk où les blanches constructions, basses, à un ou deux étages, procédaient par degrés, faisant tout le charme du coup d'œil pour les arrivants en bateau. Les terrasses étaient le lieu privilégié de la villégiature des familles, et le support rituel du téléphone arabe et des fuites précipitées ! C'était devenu un bastion implanté là par la force des choses, intenable, nauséabond, dangereux, qu'il avait fallu circonscrire, mais dont les habitants, travailleurs et ménagères, entraient et sortaient inévitablement en fonction des impératifs du labeur urbain dont ils étaient chargé. Depuis peu, une ceinture de fils barbelés avait été installée aux entrées principales pour pouvoir filtrer les flux par des barrages et chicanes. Mais les contrôles étaient peu sérieux, effectués la plupart du temps par des soldats du contingent timides et sympathiques qu'une plaisanterie ou une remarque désobligeante désarmaient. Les sarahouels et les draps des fatmas, encore mieux que les couffins, permettaient le passage frauduleux d'armes, de bombes ou de messages.

        Légèrement à l'ouest en contrebas, Bab-el-Oued abritait en majorité les descendants des premiers pêcheurs espagnols. C'était une autre faune colorée où on trouvait du pire et du meilleur ; un folklore différent, hispanique, marquait ce quartier haut en couleurs dont la réputation avait maintenant dépassé celle de la Kasbah par la culture originale et spontanée qui y avait germé. Plus qu'à Oran, l'orient avait imprégné le psychisme andalou et les processus mentaux étaient similaires, les manières de vivre peu différentes. Seules les religions ancrées dans les communautés maintenaient la frontière raciale, mais on s'appelait volontiers "mon frère" et on le pensait.
            C'était principalement de ce quartier qu'émergeaient les troupes d'attaque pieds-noirs, émeutiers à la petite semaine, chômeurs professionnels, pilleurs d'occasion, hommes à tout faire, quelques uns sans foi ni loi, lie de l'histoire, s'apparentant plus aux malandrins, assassins par intérêt, par engeance et même par plaisir. C'est eux qui répondaient les premiers aux attentats par des ratonnades aveugles, aux assassinats sommaires par d'autres balles dans la nuque ou d'autres couteaux plantés dans le dos. L'opinion publique les supportait comme une revanche commode et indirecte dont on ne pouvait être responsable ; c'étaient les bras séculiers tolérés dont on se lavait les mains. Malheureusement, leurs actes se confondirent plus tard avec les actions de l'OAS et entachèrent l'éthique militaire et l'image internationale d'un mouvement patriotique populaire sympathique.
            El Biar et Mustapha supérieur, sur les hauteurs, étaient les quartiers chics d'où l'on pouvait embrasser une vue panoramique d'Alger, des banlieues, de la mer, qui ne manquait pas de grandeur. A l'Ouest, Belcourt, Birmandréis, Hussein Dey, abritaient les populations laborieuses toutes communautés confondues, des deuxième, troisième ou quatrième générations d'Algérois dont la plupart n'avait plus aucun lien avec la Métropole, n'y étaient jamais allés , ne la connaissaient que par les livres d'histoire de l'école élémentaire, les quotidiens ou les crises gouvernementales. L' Algérois se suffisait à lui-même !
            Les magasins du centre-ville regorgeaient des marchandises manufacturées en France; les modes étaient suivies avec à peine une petite année de retard; les films, les disques sortaient en même temps qu'en France; et les plaisirs de la plage étaient savourés par toute la population des décades avant que Saint-Tropez fut sorti de son anonymat. Les évènements ne changeaient rien aux habitudes. L' Algérois restait fataliste. Par nonchalance méditerranéenne, par nécessité quotidienne ou par fanfaronnade, les attentats meurtriers et les mauvaises nouvelles de France n'entamaient pas l'appétit de vivre au dehors, en foule transhumante où inévitablement circulaient les "Indigènes" qui ne l'étaient pas plus qu'eux. Ils submergeaient tour à tour les cinémas, les stades, les boulevards, les plages, et leur moral ne commença à faiblir que lorsque fut instauré le couvre-feu. 



        Dans Alger, où Gilbert arrivait avec appréhension, prospéraient les chausse-trappes, les pièges souvent mortels. C'était un nid de vipères dont nul ne pouvait espérer se tirer indemne ; chacun en resterait marqué d'une manière indélébile encore plus dans son âme que dans son corps.

Les bureaux de l'autorité militaire du Dépôt du Matériel à Hydra faisant relâche jusqu'au lundi, Gilbert arrivé en fin de semaine profita de deux jours de liberté. En bus ou à pied il sillonna les sites principaux malheureusement sans son appareil photographique car, suivant le sujet, la réaction des autochtones pouvait être pour le moins suspicieuse. Son costume militaire boudin, sa physionomie nordique, le classaient évidemment parmi les Français du contingent et l'accueil de la population était amical, affectueux : il fut obligé d'absorber quatre ou cinq anissettes-kémia dans les cafés où il entrait pour se désaltérer ou se reposer, chacun faisant assaut d'amabilités. Il n'osait plus vexer les gens en buvant des Crush orange ou paraître risible avec un Vittel-menthe. Le dimanche après-midi, ayant évité le plein centre-ville et les abords de la Kasbah, il n'avait croisé que quelques véhicules militaires, quelques patrouilles qu'il saluait régulièrement avec tous les égards car il n'avait pas de permission. Il se dépaysa dans la jungle du Jardin d'Essai, admira les colonnades, les arabesques, les balcons mauresques de l'archevêché et de la Bibliothèque Nationale, ancienne demeure de Mustapha Pacha dey d'Alger avant la conquête. Ces promenades le rassérénèrent car il pensait arriver dans une ville en guerre, en état de siège et il constatait que les habitants sortaient et se distrayaient habituellement, prenant sur eux. 
            Sans autorisation Ernest n'était pas venu avec lui et Gilbert en éprouvait quelques regrets. Aussi il décida de rentrer un peu avant l'heure réglementaire. Il arriva à la caserne vers dix-sept heures sans avoir accordé grande attention aux nombreuses sirènes et à la circulation militaire intense. Le camp était en effervescence. Il retrouva Ernest en tenue de sortie, la mine consternée, qui le mit au courant des terribles évènements : il remontait à pied de la ville par Belcourt, quand il avait entendu une forte explosion. Peu après en approchant du cantonnement, il apprit que deux bombes avaient explosé dans les stades de Belcourt et d'El Biar, faisant de nombreux morts et blessés parmi la jeunesse sportive qui assistait aux matchs de foot importants avec le Gallia, équipe vedette des Algérois. Se joignant à la foule accourue pour aider, il était rentré rapidement de crainte d'avoir des ennuis, et par écœurement. En plus des corps déchiquetés et des blessés, il avait vu plusieurs spectateurs arabes écrabouillés par la foule en furie. C'était la première fois que Gilbert surprenait Ernest troublé par la violence. Il s'imagina l'horreur du spectacle. Leur séjour commençait sous de terribles auspices.

Le lendemain ils recevaient leur affectation : détachés à la maintenance du 1er Régiment Étranger Parachutiste cantonné à la Fontaine-Fraîche, à mi-hauteur de la ville, pas très loin du centre-ville et de la Kasbah. Le capitaine qui tamponna leur ordre de mission les prit pour des spécialistes, car, dit-il, ces unités sont ordinairement autonomes et ne demandent que très rarement l'appoint des autres troupes. Mais actuellement les paras avaient droit à toutes les attentions du Corps d'armée et on ne leur refusait rien depuis qu'ils avaient pris Alger en main début janvier sous la houlette de Massu.

 

Gilbert ne put rencontrer Hans qu'après le repas du soir. L'adjudant, après avoir passé la journée en patrouille, avait assisté à un briefing pour le lendemain. Gilbert à tout hasard avait ramené d'Allemagne une bouteille de vin du Rhin ; il avait eu le plus grand mal à la maintenir entière, la protégeant au mi­lieu de ses appareils photos. Hans avait fière allure. La silhouette haute et puissante, aux cheveux blonds et courts coiffés du fameux béret vert adulé des Algérois, était admirablement mise en valeur par le treillis de combat camouflé aux manches retroussées laissant voir des bras comme des cuisses. La taille était serrée par une ceinture de toile d'où pendaient un impressionnant Colt et sa réserve de chargeurs. Le pantalon large aux poches multiples se terminait sur des rangers bouclés haut sur les mollets où un poignard de trente centimètres était sanglé. Sur la poitrine, deux insignes distinctifs de la Légion et des Troupes d'Attaque Aéroportées, assortis d'une barrette multicolore de décorations, posaient le combattant. Un visage carré aux mâchoires puissantes, des yeux très clairs, vifs et perçants, un regard volontaire et appuyé, tout concourait pour affirmer sa virilité et une absence de nuance. Cet homme ne pouvait être saisi par le doute ou l'hypocrisie. Une fois la chose admise il devait être difficile de l'arrêter. Mais il était loin d'être dénué d'intelligence logique. C'était un instrument de combat, certainement plus à l'aise dans la brousse que dans le maintien de l'ordre au contact délicat des populations. Ce monolithe avait accroché l'intérêt de Gilbert par la transparence de ses sentiments existentiels reposants, comparés à ceux qui l'agitaient lui, lors de son séjour à Sidi Bel Abbés. Pour Hans, Gilbert était aussi captivant, mais pour des raisons inverses : il était un peu fasciné par la complexité de sa personnalité qui, par certains côtés, lui rappelaient les personnages tourmentés des Nibelungen. Il se demandait par quel miracle un juif d'Afrique était aussi blond que lui, d'un type aryen, aux yeux clairs, pouvait aimer Beethoven et Wagner, lui faire découvrir les lieder de Schubert, admirer Goethe et n'avoir aucune haine pour l'Allemagne. Féru de photographie, il avait été sensible au regard poétique et insolite des prises de vue de Gilbert, dépouillées, presque pauvres, à ses recherches sur les visages enfantins ou usés des chibani. Bien que bourgeois, il n'avait jamais ressenti de sa part morgue ou affectation dans les opinions et il éprouvait un certain contentement face à l'intérêt et à l'attirance qu'avait Gilbert pour lui, soldat perdu et étranger. Un peu étonné que Gilbert fut en Allemagne et lui en Algérie il n'avait pas voulu répondre à ses cartes, tout autant par répulsion de l'écriture que pour ne rien dire. Mais quand il sut que Gilbert était arrivé à Alger, il jugea les choses rentrées dans l'ordre ; il profita de ses contacts auprès de ses officiers qui fréquentaient maintenant le haut commandement, pour l'attirer à Alger, position militaire beaucoup plus captivante que les crapahutages dans le bled.  
        Ils se serrèrent un peu longuement la main en échangeant quelques gentillesses en Allemand, ce qui tira un grand sourire à Hans comme la bouteille de vin qu'il voulut aussitôt déboucher négligeant les dénégations de Gilbert qui préférait qu'il la gardât pour lui. Gilbert présenta Ernest ; malgré son gabarit, il faisait fluet à côté d'Hans. Un peu à l'étroit, ils s'installèrent dans la cagna qu'Hans avait trouvée pour eux dans cette ancienne caserne, car ils ne pouvaient les mélanger avec les légionnaires. Hans leur parla de leur futur boulot : ils devraient logiquement s'occuper des véhicules ou faire office de chauffeurs, mais ils pourraient, s'ils le voulaient, se joindre à la troupe, en restant toujours sous les ordres du responsable de groupe ou même de légionnaires non gradés. On leur donnerait chaque jour des brassards spéciaux pour marquer leur appartenance et un attirail de combat pour les sorties. Il commenta la situation militaire. Les paras avaient reçu des ordres énergiques du Commandement pour le lendemain. Alger était partagée en secteurs d'action, entre quatre régiments de parachutistes dont le 1er REP, plus des artilleurs du 35ème RALP et le 9ème Zouaves qui était la tête chercheuse. La Légion tenait une partie de la Kasbah sous son contrôle ; le 9ème RCP sous Bigeard en tenait une autre. Massu coiffait l'ensemble. Massu avait, paraît-il, piqué une de ses légendaires colères après les attentats à la bombe de l'après-midi. Bigeard était aussi furieux : il ne faisait aucun doute que les bombes étaient sorties de la Kasbah dont il était responsable. Les filtrages depuis le début de janvier, les arrestations, l'écrémage des éléments FLN reconnus n'avaient pas suffi à les calmer. Il subsistait toujours à l'intérieur un noyau virulent qui lançait les tueurs et les bombes au travers des barrages.

 La lutte allait s'intensifier dès le lendemain ; on avait programmé à l'aube de gigantesques rafles à l'intérieur de la Kasbah pour retrouver les artisans, les porteurs et les poseurs des bombes et, peut-être, avec un peu de chance, Yacef Saadi lui-même, le grand chef des terroristes, l'adversaire cruel et redouté, véritable anguille qui était déjà passé au travers de plusieurs opérations. Demain, les deux nouveaux feraient partie des troupes qui allaient encercler la Kasbah. Ils pourraient choisir de rester au poste de garde extérieur, ou de s'incorporer à une patrouille. Les deux amis demandèrent la patrouille. Hans recommanda de ne jamais se séparer ou s'éloigner d'un groupe en action, de surveiller constamment ses arrières, de se mettre à l'abri de tirs éventuels effectués des terrasses, surtout pendant les ratissages. Ils vidèrent la bouteille et Hans se laissa aller à raconter les mesures magistrales de rétorsion prises par Massu pour briser la grève générale, le résultat satisfaisant obtenu par les ouvertures forcées, le pillage des magasins abandonnés que les commerçants étaient vite venus protéger malgré les menaces de mort du FLN, l'embarquement manu militari de tout Arabe récalcitrant envoyé comme docker au port, ou comme éboueur pour remplacer les grévistes, le tout en musique.
          Hans jubilait du style déployé par Massu et Bigeard pour mater la résistance. Ils faisaient du bon travail et lui était un bon adjoint qui exécutait avec méthode et précision les consignes reçues pour ramener l'ordre.

 Mais on en était tous là. Bon gré, mal gré, chacun avait regagné son camp et les ordres, supérieurs, venaient de très haut ; ils ne pouvaient qu'être exécutés. Les ordres, bien sûr!


           Le lendemain matin six heures, encore dans la nuit, les GMC ronflaient rangés en file. Les paras dans un ordre impeccable, au pas de course, y grimpaient souplement. Gilbert équipé d'un foulard blanc, d'un P38 et d'une carabine US s'installa sur la large banquette, entre le chauffeur et le chef de section. Ernest dans le véhicule suivant. Ils virent Hans, qui leur fit un signe amical, passer en tête à bord d'une jeep équipée d'une mitrailleuse. Le lourd portail s'écarta et le convoi se mit en route rapidement par les rues noires et désertes ponctuées de ci de là par la lumière blême de vieux réverbères d'époque. Les moteurs ronflaient très fort et il était impossible de parler au milieu du vacarme des changements de vitesse. Gilbert resta sur sa faim de renseignements sur le déroulement du bouclage et du ratissage et sur le rôle qu'on allait lui faire jouer. Ils dévalèrent vers les vieux quartiers de la basse ville et arrivèrent à la fameuse Kasbah, dont ce qu'il en vit immédiatement était lamentable. En partie haute, quelques vieux immeubles européens à l'architecture insipide et trapue dans un état de décomposition avancée, des bâches déchirées, des fils de fer aux balcons où pendaient des linges, des arcades vétustes abritant des commerces lépreux protégés par des rideaux de fer ondulé. Dans la pénombre fantomatique les poubelles en tôle, renversées, leur couvercle jeté, appuyaient le naufrage nocturne, attirant des chats faméliques et veules qui s'enfuyaient à leur approche. Pratiquement pas un seul humain n'était croisé, soit que les abords fussent trop dangereux à cette heure, soit que l'arrivée de l'armée, audible de loin, ait fait fuir les travailleurs matinaux. Seule l'artère principale pouvait recevoir la circulation automobile, le réseau des rues sinueuses commençait rapidement et venait s'y jeter. 
           Le convoi arriva sur la place du Marché Randon, à l’entrée de trois voies carrossables ceinturant la ville arabe. Les troupes du contingent étaient déjà postées le long des écheveaux de barbelés encerclant le quartier et fermant les rues. Sur l'esplanade des paras réglaient la circulation rapide, gardant libre un couloir de déchargement où les GMC crachaient les hommes avant de repartir se ranger à l'arrière. Sitôt à terre les groupes partaient au pas de course par les ruelles, investissant et quadrillant la Kasbah, empêchant le gens de sortir. Déjà dans un angle de la place, ils avaient installé sur la chaussée des tables de campagne où étaient disposée des boites métalliques contenant les fichiers enlevés à la Police et les renseignements obtenus la semaine précédente pendant la nouba dantesque inaugurée pour briser la grève. Le système était rôdé : la Kasbah était fractionnée en secteurs délimités sur des cartes imprécises mais suffisantes pour les affecter à un responsable militaire disposant d'une radio, d'un téléphone prioritaire, des fichiers, des listes électorales. Des recensements familiaux vagues cernaient par recoupements successifs les combinaisons des liaisons complexes de la communauté arabe où tout le monde était cousin et donc susceptible de rendre service, à charge de revanche.
           Des barrières barbelées mobiles étaient installées pou permettre de garder au chaud, façon de parler, les quidams demandant un supplément d'enquête. Un autre enclos était prêt à recevoir les gens douteux, récalcitrants ou résistants. Une navette de GMC escortée de jeeps allait les ventiler dans les centres de tri autour d'Alger, avant de les libérer après fichage - ou si la prise s'avérait marquée par les "casquettes" ou en relation de voisinage ou d'affaire avec un FLN connu, vers certaines villas d'Hydra. Là des spécialistes obtenaient de plus en plus rapidement des noms ou des adresses exploitées sur le champ.
            Les " casquettes "camouflées étaient portées par les troupes de choc employées par les paras qui eux se coiffaient du béret. Elles faisaient partie du 9ème Zouaves à l'effectif presque exclusivement algérien, pieds-noirs et arabes fidèles associés, fanatiquement dévoués au service du drapeau français. Ils étaient passionnés par leur travail de police, de décèlement des terroristes poseurs de bombes qui assassinaient et estropiaient maintenant femmes, enfants, jeunes filles dans la fleur de l'âge, jeunes hommes enthousiastes et ouverts à la vie, qu'on retrouvait à la morgue en morceaux, tués et perdus. Les casquettes parlaient souvent l' arabe, ils avaient le flair et l'oreille affûtés, connaissaient les coutumes et les habitudes de leurs clients. Ils étaient de redoutables limiers basés dans la Kasbah même, toujours en première ligne, pistant et ferrant le fellagha avec célérité et compétence. Leur chef le Capitaine Costa, natif d'Alger, était le plus redoutable à cette chasse, mais il se refusait à faire le sale boulot ; il veillait et exigeait de ses hommes qu'ils ne recourent pas à la brutalité. Il livrait son gibier en bon état aux paras qui le convoyaient jusqu'aux cellules spéciales formées en Indochine chargées de faire parler. Le système était maintenant au point et avait fonctionné efficacement le vingt-huit janvier jour de la grève, puis le huit février il y avait trois jours, lors d'une rafle surprise pour démanteler le réseau de poseurs de bombes dirigés par Yacef Saadi devenu l'ennemi personnel de Costa. 
        Les paras n'étaient pas passés loin ce vingt huit janvier ! Ils s'étaient arrêtés à un mètre de lui et de Ben M'Hidi, délégué du Parti pour Alger, dissimulés par un faux mur. Le huit février encore ils avaient investi le gourbi cinq rue de la Grenade, la bien nommée, en plein cœur de la Kasbah. Ils y avaient trouvé un dépôt de bombes. Yacef se terrait au numéro sept dans une cache totalement invisible bénéficiant de sorties donnant dans deux venelles parallèles. Il observait leurs mouvements prêt à défendre chèrement sa vie mais encore une fois, comme le vingt huit janvier avec Larbi ben M'hidi, les paras ne distinguèrent pas sa présence dans son réduit parfaitement dissimulé. Le cloisonnement hiérarchique était très sévère ; seules cinq personnes connaissaient sa cache dont il ne sortait plus depuis une quinzaine. Il lançait ses ordres grâce à ses proches : Djemila bou Hired accorte jeune fille poseuse de bombes dont la tante le logeait, Ali dit "La Pointe, tueur en chef, Kamel son sous-chef, combattant valeureux de l'armée de l'ombre. Grâce à cette équipe Ben M'Hidi se vantait auprès du Comité Directeur de la Révolution, de pouvoir lever mille recrues dans la seule Kasbah.

 
        Gilbert excité se lança à la suite des hommes à l'assaut de ruelles escarpées, silencieuses et nauséabondes ; des lumières filtraient des persiennes closes ou furtivement entrouvertes. Des soldats étaient postés à toutes les intersections, armes en batterie, assurés deux par deux. Les chefs de patrouille détenaient des listes de suspects obtenues en déroulant le fil de I'écheveau, comme disait Bigeard qui chapeautait l'opération. Ce matin il mettait le paquet pour exploiter les noms et les adresses des terroristes, courriers, receleurs, fabricants d'engins, donnés par les sympathisants effrayés ou des collaborateurs torturés. Arrivés en bas d'une venelle, où des poutres branlantes, horizontales maintenaient écartées des habitations surélevées successivement d'un, deux ou trois étages, un officier prit le commandement. La patrouille investit une maison; deux commandos se postèrent à l'entrée et à chacun des paliers ; les terrasses étaient déjà pourvues de sentinelles afin d'éviter les échappées. Toutes les portes avaient été ouvertes et l'officier passait d'un bouge à un autre. Les soldats fouillaient partout, dans les armoires, le linge, les casseroles, les lits, les matelas et jusque dans les couches des bébés, jetant les effets plus qu'ils ne les dérangeaient, déplaçant les meubles, sondant les murs et les planchers. D'autres fouissaient les hommes et les enfants, seules les femmes échappaient à la détection. En même temps, l'officier examinait leurs papiers confrontés aux listes de recensement et au signalement des hommes recherchés. Habituellement, dans le meilleur des cas, il apposait un cachet et une signature. Dans le doute, l'homme était escorté et dirigé vers le centre de vérifications approfondies.
            La lueur pâle de l'aube se glissait maintenant entre les gourbis apportant un peu de cachet au dédale des rues et des soutènements de bois. Étant resté en bas par deux fois, Gilbert se débrouilla pour monter scruter la technique de fouille. La maison tenait debout vraiment par la force d'inertie. Aucun des murs n'était droit, les planchers accusaient des creux de dix centimètres et n'avaient le plus souvent plus de carrelages ; à quelques endroits on voyait les charpentes quand du ciment n'avait pas rebouché grossièrement les cavités. Les escaliers, à peine larges pour livrer le passage à un homme, étalaient des marches effondrées et usées, affichant des pentes scabreuses; quelques cancrelats alternaient avec des immondices variées. Gilbert eut peur de s'appuyer aux murs de crainte d'attraper des maladies ou de passer chez le voisin. Aucune lumière n'éclairait les escaliers à part les lampes électriques des soldats. Il s'arrangea pour s'arrêter au premier étage, car il doutait que la bicoque puisse soutenir le poids des nouveaux arrivants. Surprise ! L'intérieur de l'appartement était convenable. Les murs, passés à la chaux, quelques meubles de rangement, des tapis sur le sol accusaient la misère, mais pas l'indigence. Une ampoule au plafond éclairait deux pièces dont l'une possédait même un évier et un robinet d'eau à côté d'un fourneau à gaz. Les gens étaient proprement vêtus, l'homme à l'européenne, l'épouse à l'arabe. La grand mère ventripotente emmêlée dans ses jupons, protégeait trois enfants dans la graisse de ses bras. Gilbert fit comme les autres il se mit à fouiller et commença à chercher consciencieusement dans les endroits où on aurait pu dissimuler des armes. Il souleva les casseroles et les assiettes dans un placard, regarda sous la table et les trois chaises, grimpa pour vérifier s'il n'y avait rien sur le buffet, s'accroupit pour regarder dessous et eut un recul quand il pensa qu'il devait passer la main dans l'espace : il racla avec sa carabine. Il arriva aux paillasses posées à même le sol qu'il souleva délicatement, écartant les draps et les couvertures, évita de justesse le pot de chambre des enfants, s'étonna de ne pas trouver de W.C. et comprit d'où venaient les odeurs au rez-de-chaussée. Il y avait un deuxième placard et obligé de contrôler la pile de linge qui était convenablement pliée et rangée à côté des ingrédients de cuisine il évita de mettre trop ses mains dans les sous-vêtement entassés. Le spécialiste des sondages passa à côté de lui et regarda Gilbert de travers quand il replaça correctement le linge plié. Le technicien avait en mains un gros marteau avec lequel il tapait du manche sol et murs. La discussion s'envenimait avec le chef de famille. Sa carte d'identité n'avait pas été tamponnée la semaine précédente. De plus, elle était trop neuve pour une date ancienne, ce qui était anormal, les papiers devenant habituellement rapidement loqueteux dans les poches.
          Le lieutenant béret rouge, chasseur parachutiste aguerri, voulait embarquer le suspect mais les femmes s'interposaient, gesticulant, hurlant de plus en plus fort. Elles s'étaient agrippées à leur homme et l'empêchaient de bouger. Elles vociféraient quelques mots de français au milieu de lamentations incompréhensibles : "Il n'a rien fait... les enfants... le travail... on n'aura rien à manger... laisse-le, il ira après". Le lieutenant fit un signe de tête et il fallut à Gilbert et à deux autres soldats séparer le mari de sa femme et de sa mère en leur détachant les mains cramponnées qui revenaient s'agripper aux vêtements. Gilbert était écarlate et complètement dépassé par cette scène pénible ; il maintint la vieille des deux mains enfoncées dans sa chair, résistant à sa poussée. L'homme parti, aiguillé par les paras, le lieutenant monta au deuxième étage. Gilbert restait dans l'escalier à fermer le passage, à écouter les pleurs et les incantations des deux femmes incontinentes. Il était touché par cette douleur sincère et rustique ; il était une fois de plus pris de remords: qui avait raison? Comment savoir qui abusait de l'autre? Il ne pouvait se désintéresser des actions qu'il exécutait et bien qu'il fut aux ordres, cela n'allait pas sans réticences morales de sa part. Il s'impliquait dans ses actes et ressentait, malgré lui, un écœurement certain et un doute. Comme la fois précédente il se reprochait son attitude, ses actions de répression. Il jugeait encore plus dégradant pour lui cette opération de police où, comme disait Bigeard, les suspects pouvaient être tous innocents ou tous coupables. La première fois, il avait eu affaire à des combattants les armes à la main. A la rigueur on pouvait penser : "c'est lui ou moi!". Dans Alger c'était encore plus une sale guerre et les méthodes utilisées par la guérilla appelaient en réponse, comme dans toutes les batailles impliquant la population civile, un système symétrique du "tous coupables" qui était en soi répugnant comme le racisme, mais auquel on ne savait comment échapper. Il aurait préféré finalement s'en laver les mains, ne plus avoir à arbitrer, à peser les fautes commises tour à tour par l'ordre et la résistance, à la recherche du plus grand coupable. Il n'y avait rien de pire pour lui que cette impuissance à se classer d'un côté ou de l'autre. Pour son confort moral et la paix de son âme, il cherchait à toute force une vérité et ne pouvant condamner ni absoudre l'un ou l'autre, il était déchiré, n'arrivant pas à se ranger sous une bannière. Il aurait donné ce qu'il avait de plus cher (bien qu'il n'eut guère de biens matériels) pour fuir cette confrontation cruelle. Alors cédant à l'envie qu'il gardait au fond de lui, il serait reparti bien vite en France retrouver Élisabeth et aurait oublié tous ces déchirements. Mais c'était plus fort que lui, il se sentait solidaire des deux partis. De même il s'était senti solidaire quelques mois plus tôt lorsqu'il avait lu un livre sur la condition des Noirs en Amérique ; il était resté cafardeux huit jours à ressasser ce problème. Il se sentait lié par la misère du monde ; une voix lui disait "bouche tes oreilles et détourne ton regard", mais une main le retenait au bord de la fuite, lui ordonnant : "Tu dois rester et compatir". Alors, Gilbert souffrait pour les deux camps. Il en arrivait à penser qu'il devrait déserter. Sans comprendre, par sa jeunesse, il était animé d’une compassion générale pour l'espèce humaine condamnée à subir un sort pitoyable. En plus, il ne pouvait effacer les racines qui l'attachaient à cette terre, à ces gens, malgré la force centrifuge qui le poussait vers l'extérieur. Il se serait mieux senti en France, libéré, insouciant. Pourtant, il n'avait pu échapper à l'appel des loups, il était revenu se battre et peut-être mourir sans foi, mais au milieu des " siens ". II n'aurait pas du réfléchir, mais obéir à Elisabeth, ne pas savoir... Que c'était bête! Changerait-il la face du monde? Pourquoi se tourmentait-il? Mais derechef , il n'arrivait pas à étouffer les souvenirs et surtout il ne s'autorisait pas à effacer les élans de sa conscience.

Il pensait souvent à cette poignée de jeunes idéalistes Allemands de la Rose Blanche, fidèles à eux-mêmes, fétus de paille dans la tourmente de 1939 qui s'étaient dressés d'une manière dérisoire devant Hitler lui criant ses quatre vérités et qui étaient morts atrocement dans les camps de concentration en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. En comparaison, il ne pouvait admettre de participer au mal et de s'en laver les mains. Par réaction, il tendit à s'auto mutiler malgré son intelligence qui lui dictait la prudence et commit d'insipides erreurs, prêtant consciemment le flanc à une blessure, comme une punition justifiée pour des actions qu'il réprouvait. 
             Le jour était maintenant complètement levé. Une belle journée s'annonçait ; pas un nuage dans le ciel pur et frais au dessus du chaos. La Kasbah grouillait de patrouilles ratissant l'enchevêtrement des maisons et des rues. C'était une manœuvre de grande envergure dirigée par le Haut Commandement.

Depuis le huit février Bigeard détenait un serrurier convaincu d'avoir fabriqué les bombes trouvées dans son atelier. Après plusieurs jours de traitement spécial, l'artisan ayant tenu le délai de sécurité, donnait les noms de ses équipiers artificiers et des transporteurs. De capture en torture, l'équipe de renseignements élargissant sa toile, obtenait le nom du maçon qui avait truffé la Kasbah de caches remarquablement camouflées : Rabah. Massu avisé avait donc relancé ce matin-là toutes ses forces pour accrocher Rabah car il était convaincu que lui connaissait, pour les avoir presque toutes faites, les caches d'armes et de bombes, et les abris des hommes dont certainement celui de Yacef. Toute la journée les équipes oeuvrèrent de bouclages en perquisitions, resserrant progressivement leur nasse vers le cœur de la Kasbah où devait se faire la jonction. 
             Gilbert faisait partie du millier d'hommes qui effectuaient ces opérations de fouille filtrant les gourbis. Il recherchait avec soin toute anomalie, mais gardait réserve et politesse envers les habitants. Il dut mener à plusieurs reprises des individus au centre de rassemblement. Par chance, il fit équipe avec Ernest de telle sorte que ses négligences pour la sécurité de sa personne étaient parées par la vigilance de l'autre : il tournait négligemment le dos aux suspects, se plaçait en leur milieu faisant machinalement ce qu'il savait dangereux. Heureusement la crainte des militaires dominait les prisonniers et il restait toujours deux autres soldats méfiants dans l'escorte pour pallier éventuellement sa carence. 
            Gilbert rumina plusieurs jours les scrupules et la mansuétude incommode qu'il éprouvait envers les Arabes, mais il ne trouva aucune solution plus satisfaisante que de poursuivre sa tâche dans la plus stricte correction, quitte à passer pour un farfelu auprès de ses compagnons qui se laissaient gagner par le climat de suspicion générale et de répression systématique brutale qui envahissait Alger.
            Pendant toute la semaine la population algérienne fit l'objet des filtrages et des contrôles inopinés et combinés. Les entrées et les sorties de la ville arabe étaient soigneusement surveillées. Les équipes tournaient jour et nuit ; les perquisitions étaient déclenchées à peine le renseignement obtenu de la villa des Tourelles. Le résultat, à défaut de l'arrestation de Rabah, fut important : des dizaines de bombes et de kilos d'explosifs, des milliers de détonateurs, quantité d'armes individuelles étaient ôtés des mains des terroristes ; trente mille personnes douteuses furent identifiées et fichées ; plus de mille arrestations de combattants ou de sympathisants démantelaient l'organisation du FLN à Alger. Sur la brèche à toute heure, les forces de l'ordre étaient épuisées, mais gardaient un haut moral, évaluant le mal qu'aurait pu causer cet arsenal à la population d'Alger et qu'elles avaient annihilé.


          Gilbert et Ernest faisaient partie de l’équipe de quinze légionnaires dirigée par un sergent-chef ami de Hans Müller. Les patrouilles avaient pris une certaine autonomie du fait du manque d'officiers et de la dissémination du quadrillage. Dieter s'appuyait maintenant un brin sur Gilbert doublé d'un caporal belge pour fermer l'autre extrémité du commandement lorsqu'il fallait scinder la patrouille ou former une butée en ratissage. Ernest ne quittait plus Gilbert. Il s'entendait comme larron en foire avec les légionnaires buveurs et soudards. Ils mettaient à profit le moindre loisir pour jouer aux cartes, chanter, boire, se raconter leurs aventures plus ou moins reluisantes. Les bordées étaient rendues difficiles par la consigne presque constante des troupes de choc, mais il y avait quelques échappatoires dans les maisons accueillantes qui avaient déménagé de la Kasbah à Bab-el-Oued, ou à Bel Abbés quand ils regagnaient leur casernement pour un repos de quelques jours. La plupart avait fait l'Indochine et il leur plaisait de raconter le raffinement des bordels de Saigon, où il y avait même des prostituées édentées dès leur plus jeune âge réservées à mieux faire jouir avec leur bouche. Dans la lutte avec le Viêt-Cong ils avaient appris aussi la cruauté et l'indifférence à la souffrance.

 Là-bas on était loin de la guerre tactique de l'Europe où l'élément déterminant restait finalement le matériel qui tuait à plus ou moins courte distance en épargnant le gros du peuple. Pour les Viets en guerre - nouvelle notion pour les Européens - la vie humaine, surtout celle des civils ne pouvait être un frein dans la lutte. La population renaissait spontanément et l'individu en tant que tel, n'avait pas d'existence. La fidélité aux idéaux définis par la hiérarchie, la réalisation des objectifs nationaux pouvaient demander le sacrifice des masses laborieuses. La matière humaine était depuis des siècles dans ces pays ce qu'il y avait de plus commun, corvéable, soumise, renaissante sans cesse ; une seule grande famine en une année pouvait en exterminer plus qu'une guerre de dix ans. La conscience collective et l'obéissance étaient ancrées dans la psychologie de ces peuples d'une manière ancestrale, la mort quotidienne admise individuellement avec fatalité. L'armée française en avait fait l'expérience quand l'ennemi envoyait des régiments entiers impitoyablement renouvelés se faire hacher sans que leur commandement bronche, jusqu'à finalement les submerger. Pour les Français, la mort de quelques hommes était dramatique et constituait une défaite morale. Pour l'adversaire la conscription, funeste, était automatique et acceptée d'avance. Lui pouvait lever de nouvelles troupes sans discontinuer.

Les légionnaires avaient rapporté d'Asie cette idée au fond d'eux-mêmes : les indigènes n'étaient pas importants ; leur mort n'avait pas la même valeur que celle d'un compatriote ; ils assimilèrent ce mépris du Viêt-Cong pour la population civile. Finalement eux aussi les considéraient un peu comme des bêtes et apprirent à leur soutirer les vers du nez. Ces soldats avaient affiné là-bas les recettes du renseignement et les avaient emportées. Maintenant leur savoir-faire devenait utile sur ce nouveau champ de bataille, et dans un sens ils pouvaient y jouer une nouvelle partie, celle-là pas encore perdue. Pour certains ils avaient encore une chance de gagner une revanche et de faire payer les souvenirs douloureux de la défaite passée à ce nouvel adversaire très ressemblant à l'autre par ses méthodes.
        Ernest s'entendait fort bien avec ces nouveaux compagnons beaucoup plus intéressants que la bleusaille métropolitaine encore vierge qui redoutait de s'engager dans des opérations risquées. Il était très content lui, le jeune parisien, de se mélanger avec des durs plus âgés, d'apprendre leurs coups, de parfaire sa culture internationale : il y avait dans l'équipe des Allemands, des Belges, des Espagnols, un Hollandais, même un Américain et quelques Français camouflés. Il se mesurait quelquefois à la lutte avec eux et s'était fait reconnaître comme un des leurs. Il avait l'impression d'être en vacances et en oubliait même de compter les jours! Il lui arrivait de conduire les GMC ou les jeeps, devenait expert dans les manœuvres des gros engins et leur cheminement dans les rues étroites. Il s'accordait sans problème avec Danan qu'il avait catalogué dans les intellectuels rêveurs et lui reconnaissait des qualités d'intelligence et d'anticipation malheureusement gâtées par des absences imprévisible. Aussi, en opération, s'arrangeait-il pour se trouver avec lui car il avait remarqué à plusieurs reprises ses imprudences, depuis le jour où le sergent convoyant un groupe d'Arabes chez qui on avait trouvé des armes, s'était placé en tête et laissé rejoindre et entourer par eux : Danan aurait pu se faire désarmer s'il n'avait pas lui-même mis le holà. Il le faisait marrer : souvent il s'adressait aux " bics" en les vouvoyant et en restant emprunté devant eux alors qu'ils ne comprenaient rien à ses formules ; il était obligé de leur traduire en les tutoyant à la pointe de sa carabine. Mais Danan partageait les colis de victuailles qu'il recevait de ses parents, le traitait comme un ami et ne faisait pas sentir son grade. C'était grâce à lui qu' il était à Alger et s'y amusait comme un fou. Il n'avait qu'un regret ne pouvoir dépenser les mandats que lui envoyaient ses amies qui continuaient à travailler consciencieusement. Une virée de quelques jours à Panam pour abaisser le niveau ne lui aurait pas déplu. C'était dommage qu'ils n'aient pas plus quartier libre, car la population et les filles étaient pleines d'attentions et de sourires pour les paras, et avec son uniforme emprunté il aurait fait des ravages!

Gilbert trouvait un dérivatif dans la lecture et la correspondance à laquelle il s'adonnait dans les rares moments de repos. Il avait demandé de créer un labo photo, mais Hans avait dit que c'était impossible de prendre des clichés en opération. Malgré cela Gilbert avait acheté un Elji, minuscule appareil 24 x 36, qu'il transportait dans sa poche à tout hasard. Il prit quelques photos des légionnaires au repos qui plurent et qu'on lui commanda. Il en joignit à ses lettres à Élisabeth et à Paul à qui il racontait en l'édulcorant l'essentiel de ce qu'il voyait à Alger.
         En réalité il n'avait pas beaucoup de temps libre, le service chez les légionnaires étant à discrétion ; on venait souvent les chercher plutôt que d'alerter l'armée régulière dont l'effectif d'appelés était plus fonctionnarisé et se cantonnait à faire les patrouilles en ville ou les bouclages extérieurs. II avait trouvé un Belge qui jouait aux échecs et il leur arriva de faire des parties de plusieurs jours qu'il perdait presque systématiquement. Il recevait d'Elizabeth quelques lettres courtes, lui décrivant ses activités à Nice, l'ambiance ludique de son environnement. Il l'avait rassurée, lui demandant de relater fidèlement son quotidien, car elle avait eu des scrupules à cause de l'aspect futile de ses occupations ; au contraire, cela le replaçait près d'elle et faisait dérivatif. Il écrivait une fois ou deux fois par mois à Clara en n'exprimant que des banalités pour ne pas l'effrayer, lui assurant que son séjour à Alger lui plaisait beaucoup, et que son père ne fasse surtout rien pour le faire muter a Oran. Eux se plaignaient du travail considérable, il leur manquait pour le commerce. Sa mère aurait mieux aimé qu'il fût près d'eux plutôt qu'à Alger où il se passait tant de choses terribles alors qu'Oran était calme. Prenant le risque d'indiscrétions il relatait davantage à Paul la bataille engagée sans donner trop des détails scabreux. Paul devait passer le deuxième bac philo et essayait de soutenir Gilbert dans son cheminement intellectuel. Il lui fit part d'un rapprochement d'idées entre une anecdote historique et l'attitude de Gilbert en opérations : "Une vieille paysanne qui avait dressé patiemment et péniblement avec ses fagots le bûcher destiné à Jeanne d'Arc, demanda à lui baiser la main avant qu'elle n'y fut attachée pour le supplice. La pucelle lui demanda : "Comment! Tu as porté le bois pour me brûler et tu crois en moi?" - "Oui Jehane" répondit la vieille, c'est qu'on me paye ces fagots là TROIS sols !" La sainte ne put s'empêcher de la bénir : "Sancta simplicitas" dit-elle en souriant, avant de retourner à son tourment.
            Paul fit le parallèle entre l'innocence et la foi vraies de la paysanne et la fausse vertu de Gilbert. C'est que Paul était farouchement Algérie Française et ne pouvait concevoir de réticence dans le service à la patrie algérienne. Bien que pas du tout raciste il avait tranché naturellement et avait choisi sa mère, entre le droit et sa mère, comme Camus. Pour lui, la lutte contre les fellagha, la résistance au laxisme métropolitain devaient se faire sans hésitation possible. Gilbert dissimula rapidement ses opinions douteuses pour ne pas blesser ou troubler la jeune conscience, sans pour autant gommer totalement le caractère pernicieux des évènements.
             Paul lui avoua commencer à fréquenter une jeune fille juive de sa classe qui venait étudier à la maison sans arrière pensée, et dont les parents étaient une connaissance familiale appréciée. Dans la communauté, c'était un exercice de style que de situer chacun dans sa généalogie lointaine et souvent les gens étaient estimés davantage par la renommée des ancêtres que pour leurs qualités propres. Paul contait ingénument les sourires et les roucoulements complices de Clara attendrie par la naissance nubile de son plus jeune coq et ses curieuses attentions pour veiller au grain, qu'il pardonnait tendrement.

   Henri était maintenant démobilisé ; il remplaçait Armand qui s'était lancé dans un chantier de construction d’un immeuble assez important à l'angle du Boulevard Front de Mer dans les beaux quartiers.
            Paul lui fit part de son intention s'il était reçu à la deuxième partie du Bac, de préparer le P.C.B. à Alger plutôt qu'à Marseille où se trouvait déjà Frédéric ; ainsi, il pourraient peut-être se retrouver car ils étaient séparés depuis bien longtemps. Traverser la mer ne le tentait pas. Il se trouvait merveilleusement bien en Algérie malgré les évènements. Plusieurs de ses amis dont Gisèle envisageaient également la poursuite de leurs études aux facultés d'Alger où la qualité de l'enseignement était établie. Gilbert lui fit apparaître que peut-être pour l'avenir, un diplôme métropolitain serait plus considérable mais Paul têtu s'attachait au terroir et à son groupe de copains Pieds-noirs avec qui il était lié depuis l'enfance. Il écrivit : "S'il doit n'en rester qu'un de la famille en Algérie, je serai celui-là!". Il tint parole jusqu'à sa mort.

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